La relativité des droits de l’homme “à l’occidentale” (2)

Le « choc des civilisations » versus « la fin de l’Histoire »

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Il s’agit de deux conceptions opposées des conséquences de la mondialisation. La vision pessimiste de Samuel P. Huntington consiste en un « choc » prévisible de ces communautés qu’il regroupe en « civilisations » et de leurs valeurs respectives.

En revanche, Francis Fukuyama – s’inspirant des thèses de Hegel (« la phénoménologie de l’esprit », 1872) et d’Alexandre Kojève en particulier – considère que la mondialisation va donner lieu à un déclin des idéologies et à une uniformisation des comportements amenant une pacification des antagonismes mondiaux.

 

Dès 1964, Bernard Lewis, universitaire britannique, écrivait : « la crise au Proche-Orient ne surgit pas d’une querelle entre états, mais d’un choc des civilisations. » Peu connu à l’époque, il est placé sous le feu des projecteurs après les attentats du 11 septembre 2001. Cette théorie du choc des civilisations, telle qu’exposée par S.P. Huntington (à gauche), évoque une succession interminable de conflits (cf. Max Weber « la guerre des dieux n’aura pas de fin ») dont les sources seront culturelles et non plus idéologiques (est-ouest, guerre froide) ou économiques (nord-sud avec l’émergence des pays en développement). Ainsi, pour lui, la mondialisation n’est pas un instrument qui va faire fusionner la diversité des hommes et des sociétés car elle exacerbe tout autant, en réaction, le besoin d’identité / d’enracinement mentionné précédemment. Par conséquent, la prétention de l’Occident à exprimer une universalité va de plus en plus se heurter à la volonté contraire d’autres civilisations, en particulier la civilisation islamique et la civilisation asiatique. Le problème des droits et libertés fondamentaux peut donc être placé à ce niveau car ces réactions antagonistes seront autant d’obstacles à l’universalisation des droits de l’homme. Il est difficile d’imaginer, par exemple, que l’Inde abandonnera son système de castes pour adopter les idéaux égalitaires de l’Occident.

De son côté, Francis Fukuyama (ci-dessus) tient le discours opposé. C’est en 1989 qu’il présente sa théorie de la Fin de l’Histoire, plein des espoirs que porte en elle la chute du Mur de Berlin. A cette époque, les valeurs du libéralisme démocratique semblent promises à un bel avenir et l’auteur croit proches une dépolitisation – la fin du communisme en serait la preuve – et une pacification – le repli vers l’individualisme devrait atténuer les conflits entre nations. On voit dès à présent les limites de cette théorie optimiste. Les clivages d’hier (est/ouest) nous semblent avoir été remplacés par les conflits culturels actuels et en premier lieu par l’opposition « entre l’Amérique néo-conservatrice qui rêve de remodeler le monde selon ses valeurs et l’Islam Djihadiste qui a déclaré la guerre aux Infidèles » (C.Phalippou). Cet exemple est très insuffisant pour rendre compte de la teneur des résistances locales à l’universalisation des valeurs occidentales.

Pour les auteurs pessimistes, on n’arrivera jamais à une manière de voir commune aux différentes cultures même si nous utiliserons sans doute des moyens technologiques communs ou les mêmes produits. A ce sujet, l’étude d’une vidéo de Ben Laden portant une montre high-tech est intéressante pour voir le décalage entre son idéologie et les moyens qu’il utilise : armes de pointe, avions modernes, etc. C’est également l’approche choisie par Benjamin Barber qui, dans son livre « Jihad vs McWorld », dit qu’on ne peut « échapper à l’expérience de consommation des icônes du marché mondial » (Sony, Nike, etc.) et que certaines communautés sont véritablement « entrées en guerre contre cette hégémonie ». On ne peut que se demander si nos droits de l’homme reçoivent un meilleur accueil et ce n’est visiblement pas le cas. Mais en réalité, sur quels points précis les autres pays ou civilisations ne sont-ils pas d’accord avec les Occidentaux en matière de droits et libertés fondamentaux ?

Droits de l’homme et religion

Il s’agit d’une question très difficile à appréhender et un exemple révélateur de cette difficulté pourrait être la situation des droits de l’homme en Iran. Liberté de conscience, droits individuels ou égalité des sexes sont des concepts très anciens dans la société iranienne (cf. introduction – le cylindre de Cyrus) mais ils seront inégalement appliqués au cours du temps. Les violations des droits de l’Homme sous le règne du Shah sont l’une des causes de la révolution iranienne qui prendra place en 1978. Cependant, même après, la situation restera paradoxale car si la peine capitale et la torture sont maintenues, si la liberté d’expression est toujours limitée et si les discriminations envers les femmes et les minorités existent toujours, la société se modernise et des élections sont régulièrement organisées, faisant arriver au pouvoir de nombreux réformateurs. Sur un plan purement juridique, la Constitution iranienne est fascinante en ce qu’elle contient de nombreux principes similaires à notre Constitution. Par exemple, le 19ème principe de ce texte affirme que « le peuple d’Iran, quel que soit l’ethnie ou le groupe, jouit de droits égaux ; la couleur, la race, la langue etc. ne seront pas une cause de privilège » et se rapproche ainsi de notre art. 1er (tous les hommes naissent […] égaux). Le 23ème principe, quant à lui, indique que « le délit d’opinion est proscrit et nul ne peut faire l’objet de blâme et d’admonestation en raison de ses opinions ». Ce n’est donc pas ici qu’il faut chercher la divergence d’opinion entre les Iraniens et les Occidentaux mais dans la formulation des autres principes. En effet, si notre législation fait souvent référence à ce qu’il est permis de faire « sauf si la loi le proscrit », la législation iranienne y ajoute le facteur religieux. Ainsi, le 24ème principe de la loi fondamentale iranienne dit que « les publications et la presse jouissent de la liberté d’expression, sauf s’ils portent atteinte aux principes de l’islam et à l’ordre public ». De même, le 27ème principe affirme que « l’organisation de réunions et de manifestations, sans port d’arme, est libre à condition de ne pas troubler les fondements de l’islam ». On voit bien dès lors la limite de ces droits et l’incompréhension qui en découle lorsque l’ONU, par exemple, fait des recommandations qu’un système ainsi conçu ne peut appliquer sans se trouver en contradiction avec lui-même.

L’Iran n’est pas un cas isolé et le même problème se pose pour tous les pays où la Charia reste la plus haute norme juridique. A ce sujet, la CEDH a d’ailleurs constaté, en août 2001, que la loi islamique révélée à Mahomet « n’était pas compatible avec les valeurs prônées par la Convention européenne des droits de l’homme de 1950 » (site Internet vie publique.fr). En effet, les règles de droit pénal, les interventions dans le domaine de la vie privée et publique, la place des femmes, divergent de la conception européenne, et on peut le dire « occidentale », des droits et libertés fondamentaux. Toutefois, loin de condamner de façon primaire ces différences, il faut tenter de les expliquer. La conception hégémonique de l’Occident est en effet critiquée en ce qu’elle ne parvient pas à comprendre ou à accepter qu’une divergence aussi fondamentale qu’infranchissable la sépare des pays où une religion révélée tient lieu de loi. Ainsi, pour Mustapha Sehimi (« universalité et spécificité » 5ème Atelier international de Rabat sur les droits de l'Homme), « toutes [les religions révélées] contiennent à un certain degré l'idée d'une communauté humaine par rapport au message de la Révélation » et la loi islamique aurait donc elle aussi une vocation universelle. Selon elle, par exemple, la liberté ne découle pas naturellement de la nature humaine mais elle ne peut s’épanouir qu’au sein et pour le bien de la communauté, raison pour laquelle elle est garantie par la Charia et encadrée par elle. Nous avons choisi l’exemple islamique délibérément mais il faut noter que bien d’autres, tels que l’application des droits de l’homme dans la Chine confucéenne au gouvernement autoritaire (cf. I, B, 3) auraient pu être étudiés.

De plus, la propension ethnocentriste de la conception occidentale est également critiquée par plus d’un observateur, étranger ou non. Ainsi, les pays du Sud regrettent que la DUDH soit tellement marquée par l’individualisme possessif des pays riches et la volonté de contrôler les normes internationales, raison pour laquelle ils insistent, dans leurs traités, sur la solidarité propre à leur culture. Quant à l’aspect philosophique et religieux dont nous venons de parler, il est évident que la rationalité intrinsèque des textes occidentaux ne peut que s’opposer au « sens du sacré ». Ces textes prôneraient donc « contre les sociétés traditionnelles, holistes ou religieuses, un vaste modèle de "société administrée" » (H. Lhérété) que les autres pays rejettent.

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