Pas dans notre intérêt

angela lovell

Une traduction de l'article Not in our interest d'Angela Lovell, écrivain freelance qui tient le blog Once a Fortnight.

Ce n'est pas dans notre intérêt de continuer à disserter inutilement (même si le tout est orchestré avec un grand sens de l'esthétisme) sur le réchauffement climatique. D'une manière générale, cela n'a pas vraiment d'intérêt de se poser les questions : est ce que le réchauffement climatique existe, à quel degré, et qui est responsable ?

Voici une des meilleures sources d'information récentes qui ont achevé de me convaincre : un graphique animé de la BBC  qui montre l'évolution du climat sur 800 000 années. 800 000 années de modifications climatiques, que l'on peut mettre en relation avec des évènements historiques liés au développement de la société humaine.

Source BBC

Indiscutablement, la fin du graphique  témoigne d'un changement radical survenu dans la seconde moitié du 20ème siècle. On y observe une soudaine et brutale évolution du réchauffement climatique et des émissions de CO2 (qui coïncident parfaitement avec un mode de production plus industriel et une augmentation sans précédent de la population). Simple hasard? Allons... Ne soyons pas naïfs.

Ce n'est pas dans notre intérêt de nous désintéresser de ce phénomène, quand bien même on en ignorerait la raison exacte, ou à quelle vitesse il évolue. Ce n'est pas dans notre intérêt de nous dire que tout va s'arranger bien sagement, sans aucune intervention de notre part.

Ce n'est pas dans notre intérêt de vivre dans une société dont le fonctionnement repose sur l'utilisation d'énergies fossiles, dont le coût est important. On ferait mieux d'utiliser le pétrole et le gaz pour développer des énergies renouvelables.  Car quand il n'y en aura plus... Par quoi les remplacera t-on ? Une chose est sûre, ce ne sont pas les querelles stériles à propos du changement  climatique qui feront avancer les choses. C'est précisément ce que dénonce un article récent  de Richard Heinberg, du Post Carbon Institute : “Il est important de rappeler encore une fois (...) que l'équipement permettant de capturer l'énergie éolienne ou solaire n'est pas lui-même renouvelable, et que les ressources qui constituent cet équipement sont rares, non-renouvelables et s'appauvrissent de jour en jour". (1)

Ce n'est pas dans notre intérêt de continuer à gaspiller les derniers vestiges d'une ressource finie pour nourrir une croissance économique débridée, garante de prospérité pour certains au détriment d'autres moins chanceux. Pour ces derniers, la pauvreté et la dégradation des conditions de vie sont malheureusement consubstantielles du soit-disant "développement" des pays riches. Voici une citation tirée d'un des derniers rapports du Working Group on Climate Change and Development: “La plupart des définitions du développement ont des caractéristiques similaires. Typiquement, il s'agit :

  • d'accroitre le bien être humain dans des environnements sûrs et propres ;
  • de créer des formes justes de gouvernance ;
  • de pourvoir à la liberté politique et économique de tous ;
  • et enfin de nous permettre de vivre dans la dignité et l'accomplissement de soi.

Ces aspirations sont universelles, du moins en théorie. En pratique, elles ne se concrétisent que dans le cadre d'une croissance économique globale. Or une telle croissance est intimement liée, au niveau planétaire, à l'utilisation de ressources non renouvelables dont la quantité va en s'amenuisant. La question de la croissance tend à causer une réaction réflexe de déni parmi les hommes politiques et les économistes. Pour la plupart d'entre eux, il s'agit encore d'une hérésie. (2)”

Ce n'est pas dans notre intérêt de privilégier un système agro-alimentaire qui dépend des énergies non renouvelables à tous les niveaux de la production, du conditionnement et de la distribution. On doit investir davantage dans la recherche pour une production plus naturelle et organique, dans une agriculture libérée de ses dépendances chimiques, qui soit complémentaire des processus biologiques naturels. Gestion des nutriments, conservation et conditionnement de la terre, diversité des plantations et jachère, amélioration du broutage et de la manipulation d'engrais sont des méthodes qui permettent de maintenir des paysages diversifiés, et de produire une nourriture plus saine, de meilleure qualité. [caption id="" align="aligncenter" width="301" caption="Le consumérisme pour les débutants - « Chérie, regarde, j'ai acheté quelque chose aujourd'hui ! - Oh mon coeur, je suis tellement fière de toi ! »"]

Ce n'est pas dans notre intérêt de continuer à vénérer les dieux du consumérisme. Le capitalisme et son homme de main, le consumérisme, sont basés sur la culture du « moi » : nous sommes convaincus que nous avons besoin de deux voitures au garage, une maison dotée de 6 chambres à coucher, une télé grand écran pour chaque membre de la famille, une pléthore de gadgets électroniques qui nous divertissent et nous rendent la vie plus facile. Dés-emcombrer notre mode de vie signifie dé-construire certains des mythes qui composent le bien vivre moderne. Ce n'est pas dans notre intérêt d'être socialement « inattentifs ». Nous devons nous réveiller, regarder autour de nous et comprendre la chose suivante : ce que nous faisons et ce que nous enseignons à nos enfants est important. Nous ne sommes pas séparés du reste du monde. Au contraire : nous sommes partie prenante de son évolution. Il va donc falloir plus que quelques gestes écologistes (réutiliser les mêmes sacs pour faire ses courses, faire le tri de ses déchêts...) pour transformer nos structures sociales en communautés responsables qui vibrent au rythme d'un développement commun et durable.

Ce n'est pas dans notre intérêt de construire des autoroutes qui nous éloignent des petits producteurs. Les manufactures et la production locale de nourriture ont été conçues pour approvisionner les communautés régionales : malheureusement, on les utilise dans un autre but, et elles souffrent des coûts importants des transports de biens et de personnes. De même, les emplois locaux soutiennent la culture et les infrastructures locales, créent des communautés soudées par la volonté de vivre et d'intéragir ensemble. Ce n'est pas dans notre intérêt d'être égoïste. Pour la plupart, nous vivons dans l'isolement le plus total : nous nous préoccupons de nos besoins, mais nous sommes imperméables au sort de ceux qui nous entourent. Nos enfants ne jouent plus ensemble dans la rue. Au lieu de cela, les évènements ludiques doivent être organisés pour eux, requièrent l'achat d'équipements comportant un nom de marque, et nécessitent qu'on les amène jusqu'à un lieu commun, où ils se feront compétition avant de redevenir des entités séparées. Nous avons créé ces cages dorées, pourvues d'une roue dans laquelle nous courrons pour obtenir les récompenses qui nous sont promises, mais que nous n'atteindrons jamais. Ce n'est pas dans notre intérêt d'ignorer les leçons du passé. Les bonnes intentions ne sont pas suffisantes : de nombreuses solutions bénéfiques sur le court terme se sont révélées désastreuses sur le long terme. Nous devons reconnaitre que le « charbon propre » et les crédits carbone ne sont que de la poudre aux yeux, comme le fait de nourrir le bétail aux antibiotiques ou avec des farines animales (ce qui a donné la maladie de la vache folle). Ce n'est pas dans notre intérêt de vivre dans une société inéquitable, qui gaspille les ressources et vit en totale inadéquation avec la condition humaine.

C'est dans notre intérêt de conduire les puissants de ce monde à réagir, à prendre des mesures tout en respectant une certaine éthique. Les populations du monde entier ont justement commencé à faire entendre leur voix. Par ailleurs, il est également encourageant que le Met Office prévoie de diffuser publiquement les statistiques climatiques des 160 dernières années. Cela devrait aider à clarifier certains débats sur le réchauffement climatique, pour la satisfaction de tous. Espérons que les dirigeants du monde entier prennent rapidement des mesures.

Car, assurément, c'est dans notre intérêt à tous.

 

Références : (1) Richard Heinberg – Searching for a Miracle: “Net energy” limits and the fate of industrial society. Septembre 2009. Un projet commun à l'International Forum on Globalization et au Post Carbon Institute. [False Solutions Series #4]. (2) Other worlds are possible:  Human progress in an age of climate change.Forewords, par R K Pachauri, président de l'Intergovernmental Panel on Climate Change, et Professeur Herman Daly, Université du Maryland. Il s'agit du 6ème rapport du groupe de travail sur la thématique « Changement Climatique et Développement ».

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