
Aperçu rempli d'inconnues: une équation quotidienne dont personne ne connait la teneur, et qui régit pourtant le quotidien de tous les êtres, humains ou pas, qui vivent en Chine.
Pour les pressés ou paresseux, une synthèse d'amateur, là. Pour les autres, le rapport qui gagne à être lu, ici.
C'est qu'en Chine, l'eau du robinet n'est pas potable. Trop chargée en éléments polluants, chimiques ou biologiques. Et elle est terriblement peu chère: le prix de l'eau destinée à un usage domestique est inférieur au coût même de production de l'eau - figures éloquentes en page 85 du rapport en question. L'histoire se répète dans le cas de l'eau destinée à un usage aux industries. Du coup, l'amélioration, l'extension, l'entretien même des réseaux d'approvisionnement et autres infrastructures est impossible. Les canalisations sont dans un piètre état, à commencer par celles que l'on voit: rongées par la rouille, des souillures suspectes qui gangrènent les joints, de l'eau qui suinte, dont on préfère ne pas connaître la composition.
Au coeur de la ville, dans un quartier pauvre, tapi derrière d'immenses buildings, à quelques centaines de mètres de l'ambassade des Etats-Unis. Détruit à l'heure qu'il est.De l'eau, oui, malgré les problèmes d'approvisionnement dont souffre la capitale. Mais quelle eau: jaunâtre, croupie, vaseuse. Pékin, 2009.
Pourtant, une fois bouillie, on la boit partout: dans les dispenseurs d'eau bouillante/bouillie des hôtels, résidences étudiantes, dans les restaurants, dans les bouilloires des foyers. Les privilégiés et certains lieux publics sont équipés de fontaines à eau - la plupart du temps, deux marques principales se disputent la part du lion de ce marche: Nestlé, ou Yanjing, initialement une brasserie de bière pékinoise qui a fructeusement diversifié son activité.
Et comme tous les ruisseaux mènent à la mer, toutes les eaux passent un jour ou l'autre par les assiettes et les verres... sachant qu'en 2006, d'après le rapport de la Banque Mondiale, sur la quantité totale d'eaux usées (usages industriel et municipal confondus, soit 53,7 milliards de tonnes) rejetées dans la nature, seuls 56% ont subi une "forme de traitement". Malgré l'augmentation constante du taux de traitement des eaux usées, une quantité énorme est encore lâchée dans la nature sans autre forme de procès... Au final, mieux vaut ne pas y penser, en espérant que le temps passé à s'imbiber des substances et produits les plus divers sera assez court pour un impact minimal sur notre organisme.
Pour ces raisons aqueuses, vivre en Chine, c'est oublier de se méfier de l'eau douce, en respectant une double règle d'or ultime. Ne jamais boire l'eau du robinet, et toujours bouillir l'eau du robinet avant de la boire.
Et les poissons? Ils frétillent, et les poisons dedans avec. Plus ou moins gaiement, suivant la densité de population des aquariums et les soins des heureux propriétaires. En Chine comme dans d'autres pays d'Asie, il est coutume et gage de fraîcheur d'acheter les poissons vivants. Sur les marchés, les espaces consacrés à la poisonnerie -ooops, poissonnerie- sont peuplés d'aquariums, surpeuplés de poissons d'eau douce.
Une baignoire détournée de son usage initial, du sang, des écailles, des poissons apathiques qui glougloutent: aperçu d'une poissonnerie ordinaire. Réjouissez-vous, vous ratez l'odeur. Pékin, Avril 2009.
Les poissons d'eau salée, comme ceux visibles ci-dessus, ne peuvent être maintenus en vie, et circulent morts sur le marché alimentaire. Provenance inconnue, la plupart du temps. Le marchand interrogé répond pour répondre, un endroit, une zone, quelque part, "le nord de l'Europe", par exemple, pour un saumon acheté congelé, maillon final d'une chaîne du froid invérifiable: inutile de se poser des questions. Dans les restaurants, le flou sur la provenance des bêtes est très, très légèrement atténué. Le point positif, c'est que les bêtes en question sont encore en vie: fraîcheur garantie, sous réserve de vivacité de la bête - que l'on voit parfois se tortiller en gigotant le ventre à l'air. Une fois le plat poissonneux sélectionné, le serveur amène, plus ou moins cérémonieusement suivant le standing du restaurant, un seau, et dedans un poisson agité de soubresauts, à l'asphyxie. Les convives valident alors l'animal qui repart, cette fois en cuisine.
Version nocturne de la première photo. A un jet de pierre, les rues peuplées de bars scintillent, fourmillent de riches étrangers qui ont soif d'alcool plus ou moins frelaté et d'ivresse, un subtil cocktail d'oubli, d'ignorance et d'inconscience, sans compter quelques bonnes doses de mal-au-crâne. Et de ce côté-ci, les "autochtones", plongés dans l'obscurité, vivent leur routine de pauvres, futurs expulsés. Un chinois assis en accroupi -position coutumière pour se reposer dans la rue sans s'asseoir et se salir- téléphone. Patron? Petite amie? Mère? Ecran allumé, l'une des rares lumières environnantes.
Welcome to China.